Alors que la dette devrait atteindre 118 % du PIB à la fin de l’année, le gouvernement prépare le budget 2027 sous la pression. Chaque coup de frein déclenche une levée de boucliers sociale et politique, expliquent Philippe Juvin et Jean-René Cazeneuve
Alors que la France aborde la préparation du budget 2027 dans un contexte de fortes turbulences géopolitiques, la dette publique dépasse désormais 115 % du PIB, soit près de 3 500 milliards d’euros, et devrait franchir les 118 % d’ici la fin de l’année. Sa charge annuelle atteint 74 milliards agissant comme un nœud coulant sur nos finances publiques. Et pourtant, comme à chaque fois, au moment où il faudrait serrer les boulons, nous assistons à une levée de boucliers.
Ces trente dernières années ont consacré un étrange art de vivre à la française : ouvrir grand le robinet de la dépense publique sans jamais le refermer. Comme n’importe quel foyer ou entreprise, nous devrions savoir dépenser plus quand nous le pouvons, et moins quand nous le devons.
Le Fonds vert et MaPrimeRénov’ illustrent parfaitement ce vertige. En matière de transition écologique, le besoin est immense et vital, mais les contraintes budgétaires nous obligent à réduire la voilure. Alors que le Fonds vert n’existait pas en 2022, sa simple remise en question suffit à déclencher les accusations de « climato-négationnisme » chez les Verts, et de « scandale » à l’AMF. Peu importe l’efficacité réelle des dispositifs, peu importe les contraintes du moment.
La dépense publique vieillit mal
Autre exemple, la France comptera 1,7 million d’élèves de moins d’ici dix ans. On pourrait en profiter pour adapter le nombre de classes et d’enseignants à une démographie scolaire en baisse. Que nenni ! La surenchère est ouverte pour privilégier exclusivement la réduction du nombre d’élèves par classe. Sans que les études sur le sujet soient convaincantes. Nous n’avons jamais eu aussi peu d’élèves par classe pour un niveau qui ne cesse de baisser.
Ce phénomène a un nom : l’effet cliquet. Une fois enclenché, le mécanisme ne tourne que dans un sens. Chaque dépense crée ses bénéficiaires, chaque bénéficiaire crée ses défenseurs, et chaque défenseur transforme le moindre coup de frein en agression caractérisée.
La dépense publique a ceci de particulier qu’elle vieillit mal à la baisse. On s’y habitue vite.
Entre 2017 et 2024, le budget de la Culture a progressé de 25 %. En 2025, il recule de moins de 1 %. Cette réduction a été perçue comme un mépris de la culture, et non comme un geste de bonne gestion.
Faut-il rappeler le temps qu’il nous a fallu pour sortir du « quoi qu’il en coûte » ? Autant le soutien à notre pays était nécessaire, autant il nous a fallu un temps infini pour en sortir complètement.
Une large part de notre dépense publique est indexée : retraites, prestations sociales… Nos recettes, elles, ne le sont pas. Ce que nos débats budgétaires présentent fièrement comme des « économies » ne sont, dans la quasi-totalité des cas, qu’un ralentissement de la hausse. On ne dépense pas moins, on dépense un peu moins vite. La nuance est de taille, et l’euphémisme coûte cher.
Le point de référence n’est plus le besoin réel ni même le niveau absolu de la dépense, c’est ce qu’elle était l’année d’avant.
La France n’a pas seulement un problème de niveau de dépenses publiques. Elle a un problème de rapport à la réalité budgétaire. L’idée qu’une dépense engagée puisse être réduite, voire supprimée, sans que cela constitue ipso facto une faute morale, reste à peu près inaudible dans notre débat politique. Tant que cette conviction ne s’impose pas, les exercices budgétaires resteront ce qu’ils sont trop souvent devenus : de savantes discussions sur la vitesse à laquelle on continue de dépenser plus. Le vrai courage, en la matière, ne consiste pas à trouver de nouvelles recettes. Il consiste à dire simplement : nous avons moins d’argent, alors nous dépensons moins et mieux. Le budget 2027 nous dira si nous en sommes capables.

