ENTRETIEN A la veille de la reprise des débats sur le texte sur l’aide à mourir à l’Assemblée nationale, le médecin et député LR Philippe Juvin s’inquiète des conséquences d’une telle loi

Quel est votre état d’esprit, à la veille de la reprise des débats sur « l’aide à mourir » à l’Assemblée nationale ?
A la lecture des débats en commission, j’ai remarqué deux choses. Le rapporteur était fermé à toute évolution significative du texte et nous nous sommes enfermés dans un débat technique.
Or trois remarques de principe mériteraient d’abord être posées. Si nous autorisons l’Etat à administrer la mort en vertu de certaines exceptions, qui nous assure que d’autres exceptions ne s’imposeront pas demain ? Quelle société voulons-nous ? Une société du soin, ou une société qui résumerait la compassion à l’action de donner la mort ? Enfin, quand j’entre en blouse blanche dans la chambre d’un malade, je ne veux pas qu’il ait à se poser la question sur la nature de ma visite.
Les défenseurs du texte vous répondront que des critères stricts protègent des dérives…
C’est faux, les critères ne sont pas stricts. Ils le sont d’ailleurs si peu que certains veulent déjà les élargir ! Entre la première lecture et le passage en commission, une souffrance psychologique même isolée est devenue un critère d’éligibilité à l’euthanasie, certes accompagné d’autres critères. Mais ce n’était pas le cas avant puisqu’une association douleur physique et psychique était nécessaire. Voyez comme la digue est solide…
Quid du reste des critères ?
Il faut être atteint d’une affection grave et incurable, qui engage le pronostic vital, en phase avancée et « caractérisée par l’entrée dans un processus irréversible marqué par l’aggravation de l’état de santé ». Une telle définition est très large et inclut des malades qui ne sont pas en fin de vie. Prenons l’exemple d’un cancer métastasé : il répond aux critères d’éligibilité à l’euthanasie puisque c’est une maladie en phase avancée qui engage le pronostic vital. Or avec les nouvelles thérapeutiques, on peut vivre plusieurs années avec une telle affection. Contrairement à ce qui est affirmé, cette loi n’est donc pas une loi de fin de vie ! Quant aux critères de « processus irréversible » et de maladie qui doit « affecter la qualité de vie », il s’agit de bavardage dont le but est de faire croire que les critères sont stricts : la vie est un processus irréversible et toutes les maladies affectent la qualité de vie ! Je le repète : cette loi n’est pas une loi de fin de vie et les critères ne sont pas stricts.
En refusant ce texte, le Sénat a prouvé qu’il n’y avait pas de véritable consensus sur le sujet. Cela vous a-t-il étonné ?
Pas vraiment. On nous a servi l’idée que les Français voulaient quasi unanimement cette loi, mais les travaux de la Fondapol, par exemple, ont prouvé que c’était évidemment plus complexe…
Pourquoi ? Parce que le désir de mort est fluctuant et que tout dépend de la question posée.
Il existe aussi des sondages…
Biaisés pour une raison simple : les sondages sont faits parmi les bien portants, qui n’imaginent pas ce qu’on peut ressentir quand on est malade et sous-estiment fortement le désir de vivre des malades et handicapés graves. Un valide ne peut pas imaginer ne plus l’être sans effroi. Ainsi une étude fameuse montrait que seuls 18% des soignants imaginaient qu’ils seraient contents d’être en vie avec une section de la moelle épinière alors que 92% des personnes vivant vraiment avec cette lésion médullaire rapportaient être contentes d’être en vie. La Fontaine avait écrit, dans la Mort et le malheureux, notre ambivalence en fin de vie : on appelle la mort de ses vœux, avant de la rejeter quand elle se présente…
Cette loi est imaginée par des gens riches et bien portants qui sont terrorisés par leur déchéance, mais elle s’appliquera d’abord à des gens pauvres et seuls. Elle est aussi demandée par des gens qui ont vécu une mauvaise prise en charge d’un de leur proche : à ces situations révoltantes, on devrait d’abord répondre par une amélioration de la prise en charge des malades.
Avez-vous vu des personnes évoluer sur le sujet et pour quelles raisons ?
Oui, justement sur la question sociale. On nous présente cette loi comme une loi de liberté or Marx nous a enseigné qu’il existait des libertés formelles…. On est moins libre de ses choix quand on est pauvre et isolé. Quand on baigne dans ses excréments et qu’on doit attendre 24h que l’infirmière passe pour vous laver, la fin de vie est plus difficile que si elle est présente en permanence pour vous nettoyer. Et un désir de mort peut survenir plus facilement. La fin de vie est plus pénible pour le pauvre et isolé que pour celui qui est riche et entouré d’une famille aimante. D’ailleurs, dans l’Oregon, la première année de l’application de la loi, 65% des bénéficiaires avaient une assurance privée qu’ils payaient… Aujourd’hui, ils ne sont plus que 20% : c’est la preuve que les pauvres recourent plus à la mort assistée.
C’est également ce que rapportent certaines personnes handicapées …
Des gens très lourdement handicapés me disaient que leur vie était une épreuve permanente. Ils doivent lutter tous les jours pour vivre. Un d’entre eux me disait : « cette loi qui se prétend fraternelle nous offre pour toute fraternité un pistolet chargé sur notre table de nuit, tout en précisant que nous sommes libres ou non de l’utiliser… Au lieu de nous tendre la main ». Cette fausse fraternité est en fait un abandon.
Le texte parle pourtant de volonté libre et éclairée de celui qui choisit l’euthanasie.
Certes, mais l’article 6 considère que la volonté est libre et éclairée dès que le discernement n’est pas « gravement altéré ». Comment discernera-t-on si le discernement est un peu, beaucoup ou gravement altéré ? Et je crois que le consentement n’est plus éclairé dès que le discernement est altéré, même un peu.
Comment protéger ces personnes vulnérables si la loi est votée ?
Je vais reproposer ce qui avait été refusé en première lecture : exclure de principe les personnes vulnérables. Une personne sous tutelle n’a pas le droit de signer un chèque mais pourrait demander l’euthanasie ? On hospitalise d’office certains dépressifs mais ils pourraient être « libres » de choisir leur mort ? L’euthanasie sera possible en prison : est-on libre de ses choix quand on est en prison ?
Vous avez souvent abordé cette question du contrôle.
C’est un vrai débat, même chez les partisans. Actuellement, le seul contrôle réel prévu est celui d’une commission après la mort… Le « contrôle » a priori n’est assuré que par le médecin en charge de la procédure, qui sera donc à la fois juge et partie. Je vais déposer des amendements réclamant d’y associer des personnes qui connaissent le patient, par exemple le médecin traitant ou les familles.
C’est-à-dire ?
Vous êtes le père, ou la fille de la personne qui réclame l’euthanasie et vous voulez faire un recours pour avoir le temps de partager, par exemple, une information que le médecin n’a pas. Actuellement, ce recours n’est pas suspensif…
En commission, la présence d’un tiers « neutre » a été refusée, au nom de l’intimité de la demande… Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Cela me rappelle ceux qui voudraient faire croire que la France est une page blanche. Quel est le but ? Isoler, obliger à écouter l’histoire nouvelle, empêcher de vous raccrocher à une histoire ou à des épreuves passées dont vous pourriez tirer des leçons. Ici c’est pareil : personne ne doit pouvoir venir troubler votre « intimité », comme si votre vie se résumait à cette demande de mort. Ce qui veut dire que, une fois la demande faite, rien ne garantira que quelqu’un sera là pour vous montrer une alternative. Cela illustre la rupture qu’est l’euthanasie. Contrairement à ce qui est dit, cette loi est donc permissive, expéditive, sans réel contrôle ni recours.
Expéditive ?
Actuellement, le médecin a jusqu’à 15 jours pour vous répondre, puis vous en avez deux avant l’administration. C’est un mois en Belgique, 90 jours au Canada, douze semaines en Autriche. Pourquoi faudrait-il des délais ? Pour réfléchir car le désir de mort est fluctuant.
Craignez-vous, comme d’autres, une altération de la relation entre le malade et le médecin ?
Je vais laisser une décision de la Cour constitutionnelle allemande, datée du 26 février 2020, répondre : elle constate que des Hollandais se sont installés en Allemagne pour y être soignés, afin d’échapper au risque de pressions à l’euthanasie dans leur pays. Que chacun y réfléchisse.
Question au médecin : quelle a été la réalité de cette demande d’euthanasie dans votre carrière ?
J’ai été anesthésiste-réanimateur et je fais maintenant de la médecine d’urgence : j’ai vu beaucoup de morts dans ma vie. J’ai eu très peu de demandes d’euthanasies et elles ont toutes disparues quand on apportait une réponse au patient. Je me demande si cette demande de légiférer n’est pas largement un « besoin » créé par des militants. 3% des gens qui entrent en soins palliatifs veulent mourir le premier jour. Sept jours plus tard, ils ne sont plus que 0,3%. Que s’est-il passé en sept jours ? On a apporté une réponse à leur souffrance physique, psychologique, spirituelle, familiale, sociale.
Que répondre aux 0,3% qui restent ?
Commençons par l’essentiel ! Aujourd’hui, un Français sur deux qui a besoin de soins palliatifs n’y a pas accès. Le risque est que certains « choisissent » l’euthanasie par défaut. Et je suis d’ailleurs étonné que personne n’ait l’air choqué par la promotion active de l’euthanasie par les mutuelles…
Pensez-vous qu’elles le fassent par intérêt économique ?
Elles sont, en tous cas, intéressées à cette question. En 2017, on a estimé le coût des soins de la dernière année de vie à 13,5 milliards d’euros et celui de ceux directement liés à la fin de vie de 6,6 milliards dont 3,4 milliards d’euros pour le dernier mois de vie. Pas un seul député vote cette loi pour faire des économies, mais j’ai du mal à imaginer que les mutuelles fassent ce lobbying de façon totalement désintéressée.
N’est-ce pas un risque pour la société entière ?
Je m’interroge en effet sur la conjonction de deux phénomènes : la défense d’une liberté individuelle totale – qui, je pense, n’existe pas puisque nous ne sommes pas seuls – et la paupérisation du système de santé. N’y a-t-il pas un risque que la société fasse un jour le calcul inconscient d’une euthanasie comme alternative à cette paupérisation, ou qu’une pression sociale pèse sur des personnes déjà tentée de se considérer comme une charge ?
Il n’y a rien, dans la loi, sur l’abus de faiblesse…
Il y a quasiment un jugement par jour, en France, pour abus de faiblesse ! C’est pourquoi je milite pour que le juge soit inclus dans la procédure, si la loi passe, comme c’est le cas dans le cas d’un don d’organes intrafamiliaux. Le juge s’assurerait, avant la mort, que les droits sont respectés. Cela n’enlèverait rien à personne et protégerait les plus vulnérables.
Le délit d’entrave est aussi un sujet qui inquiète assez largement, notamment les professionnels…
Cette loi a paradoxalement un caractère très répressif pour quiconque s’y oppose … D’abord, il aurait dû y avoir, en miroir, un délit d’incitation à l’euthanasie. Il a été refusé.
Ensuite, je proposerai à nouveau une clause de conscience pour les pharmaciens et pour les établissements. Que va-t-on dire aux établissements tenus par des religieux ? Qu’ils doivent pratiquer l’euthanasie ? Et sur le délit d’entrave, rien dans le texte ne garantit qu’un médecin de soins palliatifs, un membre de la famille ou un ministre des Cultes qui tenterait de dissuader la personne de recourir à l’euthanasie ne tombe sous le coup de la loi. Pareil pour tous les professionnels de santé, y compris psychiatre et médecin traitant. Tous ces gens dont le métier est de donner la main et à qui on va demander subitement de la lâcher.
Comment expliquez-vous ce verrouillage de la possible contestation ?
Cette loi réduit le droit d’avoir un doute. Mais qui ne doute pas en face de la mort ? Le texte prévoit qu’un rendez-vous de reprogrammation soit fixé si une personne refuse l’euthanasie au dernier moment…. Je vais proposer un amendement pour qu’on arrête la procédure dès lors qu’une personne hésite.
Cela pose également la question de la prévention du suicide. Quelle pourrait être la conséquence d’une telle loi ?La prévention du suicide consiste à proposer une alternative à la personne qui veut se suicider. Cette loi prône l’inverse et gomme l’alternative. Elle envoie le message que certaines personnes ont raison de vouloir mourir. Comment prévenir le suicide après ça ?
Quelles sont vos recommandations à la veille de l’ouverture des débats à l’Assemblée ?
Ce que je ne voudrais pas, et que je redoute, c’est que cette loi passe à l’usure dans une Assemblée fatiguée. Gardons à l’esprit que l’on s’assoit toujours, un jour ou l’autre, à la table des conséquences.
Les Chiffres :
80% des bénéficiaires du suicide assisté, dans l’Oregon, bénéficient d’assurances santé pour gens modestes
3% des gens qui entrent en soins palliatifs veulent mourir le premier jour.
0,3% des gens qui sont en soins palliatifs depuis sept jours veulent mourir
13,5 milliards d’euros sont investis en France pour la dernière année de vie*
3,4 milliards d’euros sont investis en France pour le dernier mois de vie*
*Travaux Fondapol, 2017

