ENTRETIEN – Le député Droite républicaine, chef des urgences à l’hôpital
Pompidou à Paris, dénonce le rejet des garde-fous qui « permettraient d’éviter
des dérives ».
Le député Droite républicaine, chef des urgences à l’hôpital Pompidou à Paris, dénonce le
rejet des garde-fous qui « permettraient d’éviter des dérives ».
LE FIGARO. – Comment expliquez-vous le climat tendu de cette deuxième lecture de la
proposition de loi sur l’aide à mourir à l’Assemblée nationale ?
PHILIPPE JUVIN. – La ministre de la Santé et le rapporteur ne lâchent rien. Ils ne font preuve
d’aucune ouverture, même minime, pour sécuriser la procédure. Nous avons notamment
proposé que le patient puisse voir un psychiatre avant de lui accorder ce droit, ou de prévoirun délit d’incitation à l’aide à mourir, ou des délais plus longs de réflexion. Aujourd’hui, ils
sont de deux à dix-sept jours ! C’est un mois en Belgique et trois mois au Canada. Ces
garde-fous permettraient d’éviter des dérives et les inclure dans le texte ne coûterait pas
grand-chose. Mais le débat s’est crispé. Les partisans de l’euthanasie ne laissent aucune
place au doute. Ils ont la certitude de détenir la vérité et que le texte doit passer.
Le « nouveau modèle de la fin de vie » souhaité par Emmanuel Macron a basculé en
séance. L’euthanasie n’est plus considérée comme une exception, mais comme une
alternative au suicide assisté. Que pensez-vous de cette évolution, qui pourrait
cependant sauter lors d’un nouveau vote ?
Le texte s’est radicalisé. Une partie des députés estime que l’on peut exiger de la société
qu’elle nous délivre la mort par l’intermédiaire d’un tiers au nom d’une liberté totale. Le fait
que l’État ne puisse pas donner la mort constituait pourtant une avancée majeure de notre
société. Dans les pays où l’euthanasie et le suicide assisté coexistent, l’euthanasie supplante
toujours le suicide assisté, qui laisse pourtant plus de place à l’ultime hésitation. Au Canada,
on comptait 10.000 euthanasies pour 7 suicides assistés en 2021. Même si l’Assemblée,
grâce à une seconde délibération, revient au texte d’origine en faisant du suicide assisté la
règle, ce vote annonce une évolution future de ce texte. Cette loi n’est pas encore votée que
ses critères – soi-disant très stricts – commencent déjà à sauter. Au nom de quoi on refusera
que le texte s’élargisse à de nouvelles exceptions demain ?
Comment expliquez-vous le rejet de votre amendement visant à exclure les patients
sous tutelle ou curatelle de l’aide à mourir ? Et de ceux visant à s’assurer que l’aide à
mourir soit accordée à des patients « en plein discernement » qui ne subissent pas de
« pression extérieure » ?
Les personnes sous-tutelles ne peuvent pas signer de chèques mais elles pourront choisir le
suicide assisté ! C’est ignorer que certaines familles ne sont pas aimantes et qu’il y a parfois
des héritages longs à arriver. Peut-on faire abstraction des 800 condamnations annuelles
pour abus de faiblesse ? Encore une fois, certains députés pensent que la liberté absolue
existe, que le libre arbitre est total, et qu’il n’est jamais soumis à des pressions. Ils pensent
qu’un SDF aura la même liberté de choix qu’un milliardaire face à la fin de vie. Rien ne doit
entraver la marche triomphante de ce nouveau droit. Peut-être pensent-ils, à l’instar de
Margaret Thatcher qu’il n’y a « pas de société, seulement des individus ». Ils devraient plutôt
relire Karl Marx qui disait qu’il y avait des libertés purement formelles, dont l’exercice réel est
influencé par l’environnement, et particulièrement par les inégalités matérielles. Avec ce
texte, je me surprends à donner des cours de marxisme à l’Assemblée…
Les demandes d’aide à mourir existent cependant. Que répondre aux patients qui
souffrent et veulent abréger une existence qu’ils savent déjà proche de son terme ?
Dans ma pratique, à chaque fois que j’ai rencontré un patient qui désirait mourir, sa demanded’euthanasie disparaissait quand on apportait une réponse à ses angoisses et à ses
souffrances. J’ai sans doute vu beaucoup plus de morts que la plupart des élus, et mon
expérience de médecin me permet de dire que ces demandes peuvent trouver une réponse
dans la loi Claeys-Leonetti, soit la loi actuelle sur la fin de vie. Elle permet de les endormir
très profondément, pour qu’ils ne souffrent pas, avec la sédation profonde et continue
jusqu’au décès. Son application est plus large que ne l’imaginent les Français. Il est
également possible de retirer des traitements de maintien en vie – comme un respirateur
artificiel – et de sédater les patients pour qu’ils ne souffrent pas. Je n’aurais pas été opposé à
une modification à la marge de la loi Leonetti pour répondre à quelques exceptions. Mais le
texte que nous examinons propose tout autre chose. Ce n’est plus un texte de fin de vie. Car
il pourra s’appliquer à des personnes atteintes de maladies graves mais avec potentiellement
des années à vivre devant elles.
Combien de personnes pourraient être éligibles au droit à l’aide à mourir selon les
critères qui figurent dans le texte ?
Ce chiffre n’a pas été évalué par une étude d’impact de la loi. Le critère de l’affection « grave
et incurable, qui engage le pronostic vital, en phase avancée ou terminale » s’avère
extrêmement large. Une partie importante des malades avec une affection de longue durée
seraient concernés selon les critères qui figurent dans le texte. Soit des dizaines de milliers
de personnes. Les patients avec une insuffisance rénale terminale par exemple, répondent
aux critères de maladie incurable avec pronostic vital engagé, ou encore les malades
touchés par un cancer métastatique. Or certains peuvent avoir des années à vivre. Je le
répète : on est loin d’un texte d’ultime recours, tel que présenté par ses promoteurs.
La création d’un délit d’entrave inquiète particulièrement les soignants…
C’est créer une suspicion qui n’a pas lieu d’être. Le rapporteur du texte a tenté de rassurer
mais, en réalité, on ignore comment ce délit sera appliqué. Rien ne permet par exemple de
dire avec certitude que les psychiatres, dont le métier est d’empêcher des suicides, ne seront
pas inquiétés. Avec mes collègues, nous avons plaidé pour qu’il y ait a minima, en parallèle,
un délit d’incitation au suicide car certaines associations très militantes n’hésitent pas à
promouvoir l’euthanasie jusque dans les Ehpad ou à faire pression sur les équipes
soignantes !
Si la loi est adoptée, il faudra changer le serment d’Hippocrate. Craignez-vous une
évolution de la relation entre les soignants et les malades ?
Par définition, puisque le serment d’Hippocrate déclare : « Je ne provoquerai jamais la mort
délibérément. » Or, désormais, les médecins pourront administrer une substance létale.
Quand j’entre en blouse blanche dans une chambre, je n’ai aucune envie que le patient ait
un doute sur la raison de ma venue. Personne ne pourra faire comme si ce droit n’existait
pas.

