Alors que la transmission de virus de l’animal à l’homme pourrait s’accélérer, faisons de la santé environnementale une priorité – Le Monde du 11/01/2021

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« Alors que la transmission de virus de l’animal à l’homme pourrait s’accélérer, faisons de la santé environnementale une priorité »

La tribune de Philippe Juvin

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Les leçons que nous devrons tirer de l’épidémie sont nombreuses. L’importance des plans de crise, la fin de l’hyperadministration et de la lourdeur bureaucratique, la nécessité d’un système de santé robuste et agile, le retour d’une parole politique transparente, sincère, pour rétablir la confiance, une plus grande indépendance vis-à-vis de l’étranger, l’importance des nouvelles technologies de fabrication de vaccins… Toutes ces observations sont connues et devront être suivies d’effets pour éviter de revivre la même déroute en cas de nouvelle menace.

Mais cette épidémie pose également des questions plus profondes, liées aux relations entre la santé et l’environnement, et à notre capacité à préserver l’environnement et à le surveiller avec des objectifs sanitaires.

D’après l’Organisation mondiale de la santé animale, 60 % des pathogènes capables de causer des maladies à l’homme viennent de l’animal. Les virus du MERS ou du SARS, le parasite du paludisme, le virus Zika, celui du Nil sont parmi les plus connus. Depuis cent ans, deux nouveaux virus d’origine animale ont été découverts chez l’homme en moyenne par an.

Pathogènes jusqu’ici cantonnés aux animaux

Cette transmission de virus de l’animal vers l’homme pourrait s’accélérer et nous exposer à de nouvelles épidémies dans un futur proche. Car il y a maintenant de solides arguments scientifiques pour affirmer que, outre le changement climatique, la croissance intensive de la population, la déforestation et le développement de marchés d’animaux sauvages favorisent le contact de l’homme avec des espèces animales dont il était naturellement éloigné, et que chacun de ces nouveaux contacts augmente les chances de passage vers l’homme de pathogènes jusqu’ici cantonnés aux animaux.

Une publication du Lancet en 2019 rappelle qu’il y a plus de 1,5 million de virus chez les mammifères et que seulement 260 sont connus chez les humains : les virus inconnus représentant donc 99,9 % de l’ensemble. Le même travail évalue de 631 000 à 827 000 le nombre de virus zoonotiques inconnus et capables d’infecter l’homme. Après le Covid-19, le risque de nouvelles épidémies par agents pathogènes émergents est donc immense.

Prévenir et détecter précocement

Ces données appellent à définir des stratégies pour prévenir et détecter précocement ces passages entre espèces. On en a vu le caractère destructeur avec le Covid-19, puisque cette maladie est bien la conséquence du passage d’un virus animal à l’homme, même si les voies précises n’en sont pas encore élucidées.

Par sa position en Europe, la France pourrait prendre la tête d’une coalition pour prévenir et détecter ce type d’événements, avec une triple stratégie.

Le premier axe d’action consisterait à mettre tout le poids de l’Europe unie pour limiter la déforestation. La voie législative européenne est un puissant levier d’action. Par exemple, plus de 10 % des produits issus de la déforestation (soja, huile de palme, bois et bovins) sont consommés par les pays européens. Je propose que l’Union européenne (UE) légifère et interdise l’entrée sur le marché intérieur de ces produits.

Le second axe d’action concernerait le recensement des menaces. De nombreux scientifiques ont appelé à composer un atlas des virus animaux susceptibles de constituer une menace pour la santé humaine. Ce Global Virome Project est très ambitieux et son coût est estimé entre 1,9 et 3,4 milliards de dollars (entre 1,5 et 2,8 milliards d’euros) sur dix ans. La France pourrait activer l’article 168 du traité de l’UE qui stipule qu’elle « lutte contre les grands fléaux » et en faire un projet européen. En cas de passage de la barrière d’espèce, le fait d’avoir préalablement identifié et séquencé l’agent pathogène nous ferait gagner un temps précieux pour mettre au point tests, médicaments et vaccins.

Le troisième axe consiste à doter notre pays du système de veille épidémiologique moderne dont il est aujourd’hui totalement dépourvu. En 2013, Israël avait pu faire face à une circulation du virus de la polio avant même la survenue d’un cas, en détectant sa trace dans les eaux usées au cours d’une surveillance environnementale de routine. L’alerte avait été donnée, la population avait pu être vaccinée et aucun cas grave n’avait été observé.

Une sous-organisation incompréhensible

Actuellement, en France, le gouvernement n’est renseigné par aucun outil moderne de ce type et ne peut prendre aucune mesure précoce et ciblée. Il court toujours derrière le virus. Quand il décide de fermer des activités économiques, il ne sait pas si elles sont vraiment des lieux d’infections. Dans un quartier, un village ou un Ehpad, les autorités sont condamnées à attendre l’apparition d’un premier cas pour savoir si le virus circule. Quant au nouveau variant du SARS-CoV-2, personne en France ne l’avait identifié avant que les Britanniques nous suggèrent de le chercher.

Un an après le début de l’épidémie, cette sous-organisation est incompréhensible. L’agence de sécurité sanitaire Santé publique France (SPF) doit sans délai se doter des outils modernes qu’utilisent nos voisins. Pêle-mêle, il faut surveiller les eaux usées et utiliser la génomique environnementale de routine, étudier en temps réel et en nombre les mutations du SARS-CoV-2, mettre des autotests connectés partout au domicile, au travail et dans tous les lieux fréquentés, analyser les mouvements de population en temps réel par les données de téléphonie mobile, s’appuyer sur l’intelligence artificielle et le big data.

Cette épidémie de Covid est la démonstration de l’interaction entre l’environnement et la santé. Jusqu’ici, les politiques publiques ne considéraient l’environnement comme un risque pour la santé qu’à travers les maladies chroniques. Celles-ci, comme avec la pollution, les modificateurs endocriniens ou l’amiante, ne touchaient que des individus isolés et après des expositions de longue durée. Le Covid-19 nous rappelle que les épidémies peuvent stopper brutalement toute la société, que l’atteinte à l’environnement avec la déforestation nous expose à de nouveaux fléaux, et que nous sommes dépourvus des outils nécessaires à une surveillance agile et opérationnelle. Alors prenons acte, faisons de la santé environnementale une priorité et apprenons de nos erreurs.

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