TRIBUNE – Délais interminable d’accès aux spécialistes, urgences saturées, médicaments indisponibles… La situation catastrophique de notre système de santé exige une réforme d’ampleur, expliquent les députés LR Philippe Juvin et Thibault Bazin et le professeur d’économie Frédéric Bizard.
Il n’est pas étonnant que 76 % des Français placent la santé en tête de leurs préoccupations. Jamais le système n’a autant coûté. Jamais il n’a autant déçu… Délais d’accès au spécialiste, urgences saturées, un tiers des médicaments agréés par l’Agence européenne indisponibles en France, médecin traitant introuvable quand on s’installe dans une nouvelle commune : le constat est sévère.
La situation budgétaire de l’assurance-maladie est alarmante avec un déficit structurel désormais « hors de contrôle ». Sans réforme, il passerait de 15,9 milliards d’euros en 2025 à plusieurs milliards d’euros de plus d’ici 2028. Chaque nouveau remboursement est financé à crédit. Sans réforme profonde, des rabots sont inévitables, mais ils paupériseront un peu plus le système.
Face à cela, le débat politique n’offre que des incitations fiscales de colmatage, des expérimentations sans lendemain, un contrôle administratif accru des professionnels, et un discours théorique sur la prévention jamais traduit en politique publique. Il faudrait une vision d’ensemble sur l’architecture du système et de son financement, pas des mesures techniques. Le modèle conçu en 1945 a constitué une avancée historique mais il n’est plus adapté au vieillissement démographique, aux maladies chroniques, à la révolution numérique et aux tensions budgétaires. Adapter les anciens mécanismes sans repenser leur architecture n’est pas la solution.
Le vieillissement suffit à lui seul à imposer une refonte : on vit désormais des années avec des pathologies chroniques là où l’on mourait vite d’un épisode aigu. Il faut investir massivement dans la prévention, via un compte personnel de prévention mobilisable tout au long de la vie. Près de la moitié des cas d’Alzheimer sont liés à des facteurs sur lesquels on aurait pu agir plus tôt. En modifiant le ratio actifs/retraités, le vieillissement impose aussi de repenser le financement de toute la Sécurité sociale, non plus assis principalement sur le travail.
La protection sociale doit moins réparer et davantage prévenir, accompagner et développer le capital humain tout au long de la vie, face à des risques devenus chroniques : maladies de longue durée, dépendance, maladie mentale, handicap. La gouvernance doit évoluer : un État stratège, qui fixe les objectifs de long terme et garantit l’équité, doit confier davantage de responsabilités aux collectivités et acteurs de santé locaux, mieux à même d’organiser les parcours au plus près des besoins. Les technologies – intelligence artificielle, outils numériques, robotique, biothérapies – seront un levier décisif pour personnaliser les parcours et améliorer l’allocation des ressources. Les ignorer reviendrait à construire un système déjà dépassé.
La soutenabilité financière est le nerf de la réforme : clarifier la répartition entre assurance-maladie obligatoire et complémentaire, construire des budgets pluriannuels fondés sur les besoins réels, évaluer les dépenses, favoriser l’innovation et rapprocher le pilotage des finances sociales et des finances publiques. Une fois le modèle défini, la question du financement retrouvera sa cohérence. Financer sans savoir ce que l’on veut préserver ou transformer conduit à l’impasse.
Enfin, l’accès à la santé est un enjeu démocratique. Pour se faire bien soigner, il faut souvent aujourd’hui « connaître quelqu’un ». Que la qualité des soins varie selon les lieux et les milieux n’est pas une surprise, mais une injustice. Rendre publics les résultats des établissements de santé comme des professionnels stimulerait la concurrence par la qualité, au service des patients.
« Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire », déclarait Jaurès en 1903. Cette vérité, il est temps de la dire : seule une refondation complète du système de santé garantira aux générations futures des soins efficaces et restaurera la confiance des citoyens dans leur contrat social. En 1945, la France avait su bâtir un système adapté à son époque. Elle doit aujourd’hui faire preuve de la même ambition. On ne sauvera pas le système de santé avec de simples mesures, même intelligentes. L’ampleur de la réforme exige une légitimité démocratique à sa hauteur : un référendum pour sceller le nouveau contrat social, et des ordonnances pour enclencher les réformes dès les cent premiers jours du prochain mandat.

