Le plan choc de Philippe Juvin : « Je veux redonner de la valeur au travail, je veux qu’il paie » – mon interview dans Le Point

ENTRETIEN. Le député LR, rapporteur général du budget, propose de supprimer les cotisations sociales qui pèsent sur le salaire des Français pour leur rendre 106 milliards d’euros de pouvoir d’achat.

Le travail ne paie plus. C’est le constat que partagent 77 % des Français, selon un récent sondage Elabe pour BFMTV. Il y a cinquante ans, un salarié pouvait doubler son niveau de vie en quinze ans de travail ; aujourd’hui, il en faut quatre-vingt. À un an de l’élection présidentielle, le pouvoir d’achat reste la première préoccupation des Français et la guerre au Moyen-Orient n’arrange rien : entre la flambée des prix à la pompeles répercussions sur les prix de l’alimentation et des biens manufacturés, le repli de la consommation, la prudence des entreprises et la hausse du chômage, le pouvoir d’achat des Français ne ressort qu’affaibli.

Face à ce malaise national, le député Les Républicains Philippe Juvin, rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale, planche sur un programme pour que « le travail paie ». Dans le grand bureau que lui confère sa fonction à la commission des Finances, le député, également chef du service des urgences de l’hôpital européen Georges-Pompidou (AP-HP), nous a reçus pour nous exposer son plan. Le regard d’un bleu perçant, la voix posée, il en a déroulé méthodiquement les contours, avec cette rigueur budgétaire qui l’anime tant.

Le Point : La France entre dans une période économique périlleuse : croissance atone au premier trimestre, consommation en recul, chômage en hausse… Dans le même temps, l’inflation est remontée à 2,2 % en avril. Face à cette conjoncture, comment entendez-vous rendre du pouvoir d’achat aux Français ?

Philippe Juvin : Pour parler de pouvoir d’achat, il faut d’abord se pencher sur le travail. Or, les Français travaillent moins que la moyenne européenne. Nous figurons même parmi les derniers du classement. Et il n’y a là aucun mystère : faute de travailler suffisamment, nous créons moins de richesse, et le pays s’appauvrit. Alors, pourquoi les Français travaillent-ils moins ? Sont-ils plus fatigués, plus fatigables, plus paresseux ? Non, pas du tout : ils sont intelligents. Ils ont compris que travailler n’était pas rentable car notre système social désincite au travail.

Alors, comment les encourager à travailler davantage ? En rendant le travail plus rémunérateur, donc en leur restituant du pouvoir d’achat. Cette idée s’inscrit dans une nécessité plus vaste : permettre au pays de produire davantage de richesses. Or, pour y parvenir, il faut que les citoyens y trouvent un intérêt.

Comment comptez-vous procéder ?

J’ai élaboré et je continue d’élaborer avec des experts un système reposant sur le principe suivant : le brut égale le net, hors CSG-CRDS. Il en résulterait un choc de pouvoir d’achat de l’ordre de 106 milliards d’euros redistribués, autrement dit 106 milliards directement versés dans la poche des Français. S’effacerait alors ce sentiment de travailler pour rien.

Concrètement, quel montant un salarié moyen verrait-il s’ajouter sur sa fiche de paie ?

Le taux effectif de prélèvement salarial, hors CSG-CRDS, représente en moyenne 11 % de la rémunération brute d’un salarié. En supprimant les cotisations sociales, il verrait son salaire net augmenter dans la même proportion. En appliquant ce taux à la masse salariale de 2024, soit 726 milliards d’euros dans le privé et 244 milliards dans le secteur public, le produit des cotisations salariales s’élève à 106 milliards. C’est précisément cette somme que nous restituerions.

En supprimant ces cotisations, je touche aussi à la lisibilité démocratique de notre fiscalité. Quand vous regardez votre feuille de paie – et moi-même, en tant que rapporteur général du budget, j’ai parfois du mal à m’y retrouver –, l’ensemble demeure difficilement intelligible. En posant le principe du « brut égal net », je simplifie la fiche de paie : les prélèvements salariaux disparaissent, par définition.

Combien cette mesure coûterait-elle, et pouvez-vous nous en détailler le financement aussi précisément que possible ?

Tout d’abord, restituer du pouvoir d’achat améliore les recettes fiscales : les ménages consomment davantage et paient de la TVA ; certains basculent dans l’impôt sur le revenu… Il y aura aussi des créations d’emplois. La direction générale du Trésor a établi un modèle économique de référence, baptisé Mésange, qui estime qu’une baisse des cotisations salariales de l’ordre de 1 % du PIB induit, au bout d’un an, la création de 25 000 à 30 000 emplois.

Mon dispositif correspond plutôt à une baisse équivalente à 3 % du PIB. En retenant l’hypothèse basse, cela représenterait entre 75 000 et 90 000 emplois au terme d’un an. Projeté sur cinq ans, le modèle anticipe une création de l’ordre de 400 000 à 600 000 emplois. J’ai retenu l’hypothèse médiane, relativement prudente, de 450 000 emplois.

Or la création d’emplois signifie moins de dépenses au titre de l’indemnisation du chômage, davantage de TVA collectée grâce à la consommation, un surcroît d’impôt sur les sociétés et d’impôt sur le revenu… Autant de recettes fiscales supplémentaires. Sur la TVA, j’aboutis à une fourchette de 14 à 18 milliards d’euros de recettes nouvelles ; sur l’impôt sur le revenu, à 18 milliards ; la réduction du chômage représenterait une dizaine de milliards d’économies pour les 500 000 emplois créés… Avec l’ensemble des recettes induites, je parviens à réunir une soixantaine de milliards ; il resterait donc environ cinquante milliards à trouver.

Comment combleriez-vous ces 50 milliards d’euros manquants ?

Par trois points d’augmentation de la TVA et un point de hausse de la CSG. Trois points de TVA, cela représente 24 milliards ; un point de CSG, 16 milliards. J’y ajoute la suppression de la prime d’activité, qui coûte environ 10 milliards.

Pourquoi supprimer la prime d’activité ?

La prime d’activité constitue une trappe à bas salaires, ce qui pose problème dans son principe même. Dès lors que vous redistribuez davantage de revenus du travail, elle perd une grande part de sa raison d’être. Ainsi, entre les recettes induites, la hausse de la TVA et de la CSG, ainsi que la suppression de la prime d’activité, on atteint entre 100 et 110 milliards, soit un équilibre à cinq ans. L’effet redistributif demeure massif : la TVA reprend 24 milliards et la CSG 16 milliards, ce qui porte la redistribution réelle à 60 ou 70 milliards d’euros.

S’agirait-il donc d’un modèle de TVA sociale visant à réaffecter les ressources de la Sécurité sociale ?

Bien entendu, ces compensations doivent abonder là où l’on a prélevé, c’est-à-dire dans le champ de la protection sociale. Le modèle social est aujourd’hui financé par le travail. Or, la tendance est claire : le volume de travail se contracte, les populations vieillissent, les robots se multiplient… Le travail doit-il demeurer le seul pilier du financement de notre modèle social ? Rien n’est moins certain.

Ceux qui soutiennent que le système social est historiquement financé par le travail, et que je bouleverserais la donne, oublient qu’une partie du PLFSS (Projet de loi de financement de la sécurité sociale) est équilibrée par le budget de l’État et qu’une fraction de la TVA alimente déjà les retraites : 27 milliards d’euros de TVA sont déjà fléchés vers les retraites, dont 7 milliards vers l’Agirc-Arrco. Ma proposition présente donc également l’avantage de poursuivre l’évolution du financement de la protection sociale vers un système moins exclusivement adossé au travail.

Comment éviter l’écueil consistant à augmenter le pouvoir d’achat des actifs tout en pénalisant celui des retraités ou des personnes sans emploi, qui ne bénéficieront pas de cette baisse de cotisations – puisqu’elles ne travaillent pas – mais subiront la hausse de la TVA et de la CSG ?

Ces mesures ont précisément vocation à inciter ceux qui ne travaillent pas, ou peu, à reprendre une activité. Jusqu’ici, j’ai décrit la mécanique budgétaire : l’équilibre est atteint. Mais la vraie vertu de ma proposition n’est pas là : elle est d’ordre économique. Je veux redonner de la valeur au travail. Le travail ne paie plus suffisamment aujourd’hui ; je veux qu’il paie.

Pourquoi ne pas avoir plutôt choisi d’agir sur les cotisations patronales ?

L’argument se défend. Vous accroîtriez la compétitivité, certes… La discussion est ouverte : c’est un choix à faire. Mais si vous diminuez les charges patronales, vous n’augmentez pas le pouvoir d’achat, du moins pas directement ; peut-être plus tard, par ricochet.

Comment souhaiteriez-vous que ce plan prenne forme ? S’agit-il d’un programme pour 2027, ou d’un amendement que vous porteriez dès le prochain budget ?

Un plan aussi ambitieux paraît difficilement réalisable dans le cadre du PLF et du PLFSS, puisque nous sommes contraints par des règles imposant que toute baisse de recettes soit compensée dans le même article. L’outil budgétaire n’est donc pas le vecteur approprié, du moins pour le Parlement ; un gouvernement pourrait s’en saisir, mais ce ne sera probablement pas le cas.

Le budget de l’automne revêtira une saveur particulière : ce sera un budget de veille d’élection présidentielle. Et ce budget, j’y insiste, doit être une épreuve de vérité. Qu’aucun candidat à l’élection présidentielle ne vienne expliquer qu’il fera, une fois élu, ce qu’il aura refusé de voter ou de défendre lors du budget de novembre.

Si je devais poser une seule question aux candidats à la présidentielle, quels qu’ils soient, ce serait celle-ci : quelle sera votre première loi de finances ? Vous présenterez probablement un projet de loi de finances rectificative en juillet, et surtout un budget en novembre. Expliquez donc aux Français votre projet de loi de finances.

C’est assurément moins spectaculaire que d’annoncer la construction d’un second porte-avions ou la relance de telle filière industrielle ; mais, sans budget crédible, le reste du programme s’effondre, faute de financement. Or, en tant que rapporteur général du budget, je soumets des propositions solidement étayées, dont celle-ci. Il appartiendra aux candidats, s’ils le jugent opportun, de s’en emparer.

Vous adressez-vous à l’ensemble des candidats, ou à votre candidat en particulier ?

Mon candidat, c’est Bruno Retailleau. Je m’adresserai bien évidemment à lui en priorité. Mais je suis aussi rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale : je parle, à ce titre, à tous. Et si, demain, tel ou tel candidat se présente en défenseur du rétablissement des comptes publics, tout en soutenant le pouvoir d’achat des Français, ma proposition fait partie des réponses.

D’autres se désintéressent ouvertement de l’état des finances publiques : M. Mélenchon affirme très clairement que la dette n’est pas un problème : ma proposition ne lui est donc pas particulièrement destinée. En définitive, avec ce plan, je rends du pouvoir d’achat sans dégrader les finances publiques. C’est l’essentiel. Nombreux sont ceux qui promettent de redonner du pouvoir d’achat au prix d’une dégradation des comptes. Ma proposition est financée, génère de la richesse et valorise le travail.

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