« Je veux faire du prochain budget une épreuve de vérité» – mon interview dans Le Figaro

Élu député LR des Hauts-de-Seine en 2022, Philippe Juvin, médecin, chef de service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou à Paris, est depuis octobre 2025 le rapporteur général du budget de l’Assemblée nationale.

LE FIGARO.- Face à la dégradation de la situation budgétaire,  le gouvernement a annoncé 6 milliards d’économies,  dont 2 milliards sur les dépenses sociales. Cela vous paraît-il suffisant?

PHILIPPE JUVIN. – A court terme, oui. Mais sur l’année, non. Je suis favorable à des coupes ou des réserves budgétaires à hauteur de 8 milliards d’euros car le pays a besoin de marges de manœuvre pour faire face à une crise qui va durer. Au cours de la discussion budgétaire de décembre, j’avais déjà proposé de baisser les dépenses de 6 milliards en diminuant les dépenses de l’État de 2 % hors régalien. … Je n’avais pas été suivi par le gouvernement et on avait considéré que j’en faisais trop. Je constate qu’on y vient finalement. Les perspectives peuvent encore se dégrader avec des hypothèses où la croissance tomberait à 0,1 % au lieu des 0,9 % sur lesquels table le gouvernement. Pour faire face à de tels scénarios, il faut d’urgence constituer des réserves en gelant des crédits. Gouverner c’est prévoir. 

Que pensez-vous des annonces du gouvernement, après la réunion du comité d’alerte des finances publiques ?

Sur les 6 milliards, je viens de vous répondre. Sur la nature de ces économies, nous n’avons malheureusement pas eu de détails précis. 

Où est-il possible de faire des économies?

Deux tiers des économies pourraient être réalisées en coupant dans les dépenses de l’État. Comme je l’ai dit plus haut, compte-tenu de l’urgence, je plaide pour une politique du « rabot », c’est-à-dire de couper en moyenne 2 % des crédits de chaque ministère (hors régaliens). Les Français ont fait des efforts. A l’Etat d’en faire à son tour. Mais attention, un tel rabot a ses limites. On ne pourra pas le renouveler chaque année :  il faut trouver des économies pérennes de nature à infléchir la trajectoire tendancielle en réformant l’Etat. Or on attend toujours la réforme de l’Etat. Par ailleurs, les minima sociaux et le smic vont être réévalués sous la pression de l’inflation. Si les allègements de charges sur les bas salaires suivent cette évolution, cela pourrait coûter jusqu’à 1,5 milliards d’euros supplémentaires. Une piste d’économie serait de décorréler totalement ou partiellement ces allégements de l’augmentation du salaire minimum. Cela peut se faire par voie réglementaire. Des efforts doivent aussi être faits sur la masse salariale publique.  Le budget prévoit le recrutement de 4 500 professeurs pour l’Éducation nationale. Sont-ils absolument nécessaires cette année alors même que les effectifs d’élèves baissent ? Enfin, n’y a-t-il pas de marge de manœuvre sur les arrêts-maladie ? La question des retraites, première dépense publique française, doit aussi être reposée. Nous dépensons trop. Il faut dépenser moins et mieux.

Sur les retraites, voulez-vous baisser les pensions?

Non, mais il y a plusieurs choses à faire. D’abord travailler plus. Je propose d’abandonner le sempiternel débat sur l’âge de départ : laissons les gens partir à 60, 65 ou 68 ans comme ils le souhaitent, chacun en assumant les conséquences sur son niveau de pension. Modulo, bien sûr, les métiers très pénibles. Mais nous sommes désormais dans une économie de services, tout le monde ne vit pas la dure carrière de marin-pêcheur. Deuxièmement, j’ai lancé en tant que rapporteur général une mission, qui commence la semaine prochaine, sur le provisionnement des retraites des fonctionnaires. La capitalisation collective obligatoire pourrait être une piste pour compléter leur pension. Mais je le répète, à court et moyen terme, il est impossible d’assainir les comptes publics sans augmenter l’âge moyen de départ.

Si les finances publiques continuent de se dégrader, faudra-t-il un budget rectificatif?

Pour l’instant, ce n’est pas nécessaire. Il y a des mesures correctives qui permettent de tenir le budget actuel. Cependant, si le blocage du détroit d’Ormuz perdure, il faudra y réfléchir.

Face à la crise et la hausse du prix des carburants, le gouvernement en fait-il trop ou pas assez?

Il faut le moins d’aides possible, le plus ciblé possible, le moins longtemps possible. Parce que nous finançons tout par l’emprunt. Évidemment, tout passe aussi par une action diplomatique résolue pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Parce que s’il reste fermé, ce ne sont pas les quelques millions d’euros qu’on met sur la table qui en régleront les conséquences. Le vrai sujet est bien systémique. 

Les partenaires de la France sont de plus en plus inquiets. Bruxelles peut-elle nous imposer des mesures correctives?

On dit toujours « too big to fail », mais nos partenaires européens sont inquiets car le risque peut devenir « trop gros pour agir ». L’Europe a su sauver une économie comme la Grèce. Le pourrait-elle pour la France, sans lui imposer une cure très amère ? Pas sûr. Nos marges de manœuvre s’amenuisent pour faire face aux crises alors que se multiplient les risques. Tout le monde est faussement rassuré par la bonne tenue des marchés boursiers. Leur bonne santé nous empêche de voir les périls qui nous guettent : guerres, marché obligataire en grande souffrance, et risques systémiques sur la dette privée, les cryptomonnaies et l’énormité des investissements dans l’intelligence artificielle. Là-dessus, alors que l’économie a besoin de prévisibilité et de règles, certains gouvernants deviennent imprévisibles et remettent en cause les règles prudentielles adoptées après la crise des subprimes. 

Faute d’économies, quelles seraient les conséquences pour les Français?

La France sera contrainte d’emprunter encore plus, et à des taux plus importants. Toutes nos recettes seront mangées par le remboursement de la dette et le fonctionnement d’un État devenu omnipotent. Résultat, on ne fera plus de travaux dans les hôpitaux, on ne financera plus la recherche et mal l’éducation, on repoussera la modernisation de l’État qui a besoin d’IA et d’innovation… Pour éviter d’en arriver là, arrêtons de jeter l’argent par les fenêtres. Tout le monde dit : « les caisses sont vides, il n’y a plus d’argent ». Le problème est plutôt qu’on dépense l’argent public sans se préoccuper de son efficacité. D’autre part, écoutons Mario Draghi. Pour stimuler la croissance, il faut approfondir le marché unique, inciter au travail, rassurer les acteurs en stabilisant les règles et simplifier. Bref, dépenser moins et mieux, travailler plus, produire plus, faire confiance.

Toujours sans majorité à l’Assemblée, le prochain budget de Sébastien Lecornu, le dernier du quinquennat, sera-t-il un budget pour rien?

Certains sont tentés par un budget de transition : une solution attentiste qui consisterait à ne rien engager et à laisser au prochain président de la République le soin d’appliquer son programme une fois élu, avec un budget rectificatif après son élection. J’y suis très défavorable parce que c’est encore perdre du temps. Je veux faire du prochain budget une épreuve de vérité : je mettrai des propositions sur la table – réforme des retraites, année blanche, pouvoir d’achat, temps de travail, indemnisation du chômage, etc. Il n’y aura sans doute pas de majorité à l’Assemblée pour voter cela, mais je demanderai à chacun des candidats à la présidentielle de se positionner. Le prochain budget doit servir de révélateur sur ce que chacun sera vraiment capable de porter une fois élu.

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