« Il faut faire du budget 2027 une heure de vérité » – mon interview dans l’Opinion

Philippe Juvin veut faire du budget 2027 un révélateur de la détermination des candidats à la présidentielle à redresser les comptes publics

Les faits – 

Le rapporteur général LR de la Commission des finances de l’Assemblée alerte sur l’accumulation des risques pouvant déboucher sur une crise financière, face à laquelle la France n’aurait plus de marge de manœuvre.

Le gouvernement a légèrement révisé sa prévision de croissance pour cette année à 0,9 % contre 1 % auparavant. Cela vous paraît-il réaliste ?

C’est crédible à très court terme. Mais un baril à 150 euros pendant trois mois, puis qui se stabilise à 100 euros à la fin de l’année, ferait quasiment disparaître la croissance. Le budget 2026 a été voté sur l’hypothèse d’un baril à 65 dollars. Sur les taux d’intérêt à 10 ans, il prévoyait 3,8 % – 3,9 % à la fin de l’année, on y est presque !

Vous jugez les risques mondiaux très sous-estimés. C’est-à-dire ?

La situation m’évoque le livre Les somnambules de Christopher Clark, retraçant la montée vers la guerre de 1914. Des risques importants sont largement ignorés et cachés par la bonne santé de la Bourse. Il y a évidemment le sujet de la soutenabilité des dettes publiques, qui n’est pas nouveau. S’y ajoute celui de la dette privée, illustré par les difficultés de la société américaine Blue Owl Capital. Elle a fait face à des demandes massives de remboursement de ses clients sur des actifs très peu liquides. Des banques sont exposées à ce secteur, à hauteur de 50 milliards de dollars pour JP Morgan Chase, par exemple. Et n’oublions pas les volontés de dérégulation des banques américaines, qui nous exposent à rejouer le scénario des subprimes.

Un autre sujet est le montant énorme des investissements dans l’intelligence artificielle aux Etats-Unis : OpenAI ne gagnera pas d’argent avant 2030, mais la société est valorisée à plus de 850 milliards de dollars et a besoin de 1 400 milliards d’investissements en 8 ans… Nous sommes potentiellement dans une bulle qui peut générer beaucoup de casse.

Il y a enfin un risque sur les cryptomonnaies. Selon l’économiste Nouriel Roubini, qui avait anticipé la crise des subprimes, leur valorisation totale (2 500 à 3 000 milliards de dollars) pourrait tomber à zéro.

La géopolitique devient une autre source de déstabilisation…

Jusqu’à récemment les économies occidentales étaient relativement prévisibles. Ce n’est plus vrai. Les décisions de Donald Trump, notamment, sont de plus en plus déroutantes. Le pétrole, les datas, les produits agricoles… Tout peut être utilisé comme un outil de pression entre Etats, y compris entre alliés. Or l’économie n’aime pas l’incertitude.

Les Etats ont-ils encore les moyens d’amortir les crises ?

La zone euro n’est plus capable d’amortir un choc inflationniste de l’ampleur de 2022. A l’époque, la croissance nominale atteignait 10 % l’an, ce qui a permis de le gérer sans récession. Au dernier trimestre 2025, la même croissance a atteint 3,8 %, il n’y a plus de matelas de sécurité.

La France et sa dette publique sont particulièrement pénalisées ?

Entre 2021 et 2024, la France a mis 72 milliards d’euros sur la table pour protéger ses entreprises et sa population du choc énergétique. Cette fois, les interventions publiques sont de l’ordre de quelques dizaines de millions. Les mesures sont ciblées. On peut difficilement aller plus loin. Si la crise s’éternise, on pourrait toutefois suspendre les Certificats d’économie d’énergie (CEE) qui représentent environ 15 centimes par litre de carburant, pour soutenir le pouvoir d’achat. Bien sûr, cela pénaliserait le plan d’électrification du gouvernement, largement financé par les CEE.

Pour la première fois cette année, la charge de la dette sera la première dépense de l’Etat, hors retraites de ses fonctionnaires. En 2025, ses recettes totales ont atteint 318 milliards pour 441 milliards de dépenses, et ses besoins d’emprunt 290 milliards !

Selon la Cour des comptes, les prêteurs de la France ont été plus circonspects l’an dernier. Elle s’interroge sur « une érosion » de la confiance des marchés sur notre trajectoire budgétaire à long terme.

Comment réagir ?

Les règles budgétaires prévoient non seulement une diminution du déficit à moins de 3 % du PIB en 2029, mais aussi le plafonnement de l’augmentation de la dépense « primaire » nette, hors charge d’intérêts. Ce deuxième critère, trop peu souligné, impose de ralentir l’augmentation de la dépense publique. On arrive tant bien que mal à le faire pour l’Etat mais pas pour la dépense sociale. Quant à la trajectoire de réduction du déficit promise à la Commission européenne, elle prévoyait il y a un an 4,6 % en 2026, 4,1 % en 2027, 3,4 % en 2028 et 2,8 % en 2029. On n’y sera évidemment pas.

Il n’y a donc pas d’autre choix que de réduire la dépense. En 2025, le déficit a diminué de 0,7 % du PIB (de 5,8 % à 5,1 %) uniquement grâce à des impôts supplémentaires, pour 23 milliards d’euros. Selon la Cour des comptes, c’est de 0,9 % du PIB chaque année qu’il faudrait baisser le déficit pour revenir sous 3 % en 2029 ! Pour y parvenir, on ne peut pas inventer chaque année des impôts, qui s’empilent sur les précédents et détruisent la compétitivité. Outre ses probables effets désastreux sur l’économie, une taxe de type Zucman, qui ne rapportera que 5 ou 10 milliards, n’est plus à l’échelle du problème. Il faudra revenir sur l’indexation totale de certaines dépenses sur l’inflation : un point d’inflation génère 1,5 milliard d’allègements de charges patronales en plus et 3 milliards de dépenses de retraite. Il faudra aussi une année blanche, au moins partielle, sur les revalorisations des minima sociaux ou sur le barème de l’impôt sur le revenu.

Vous n’allez pas vous faire que des amis…

Les Français reconnaîtront tôt ou tard ceux qui ont dit la vérité.

Sébastien Lecornu voudrait négocier un budget en amont de sa présentation pour éviter le recours à une loi spéciale et à une motion de censure. Cela ne risque-t-il pas de le remettre dans les mains du Parti socialiste ?

Que le Premier ministre cherche des compromis alors qu’il n’a pas de majorité, c’est son rôle. Mais il faut faire de ce budget qui arrive six mois avant la présidentielle une heure de vérité : il doit être le révélateur de la détermination réelle des candidats à redresser les comptes après l’élection. Quel présidentiable osera s’opposer, hormis ceux qui ne veulent pas voir la réalité, à un budget de vérité ? Je plaide aussi pour mettre quelques grands sujets sur la table dès l’automne, comme celui des retraites, afin de préparer les esprits à ce qui nous attend.

C’est explosif…

La droite libérale doit comprendre qu’ajouter un pilier par capitalisation est nécessaire mais ne suffit pas. Je propose qu’elle soit obligatoire et collective, mais elle ne produira ses fruits que dans 30 ans. A court terme, il n’y a pas d’autre solution que de travailler plus longtemps. Je suis favorable à un système dans lequel il n’y a plus d’âge minimal de départ. Chacun choisirait sa date de départ, avec une rente proportionnelle à la durée de sa carrière. Sans réforme des retraites, pas de rétablissement des comptes.

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