Arrivée à Kaboul vers 8h. J’aperçois les drapeaux en berne. Transport en Caracal à Warehouse avec le Président, les ministres de la Défense et des Affaires Etrangères, le CEMA, le chef d’Etat Major particulier du Président et votre serviteur. Nous avons d’abord été nous recueillir dans la chapelle devant les dix cercueils recouverts du drapeau. J’ai revu le Padre et Isabelle M., le pasteur du Batfra. Puis le Président a longuement discuté avec des jeunes du RPIMa qui avaient participé aux combats de l’avant-veille. Tout le monde très marqué. Deux trois mots. Un blanc. Puis une ou deux phrases. Un nouveau blanc. Des regards plein de souvenirs. Le Président écoute. Relance par une phrase. Réconforte. Se fait une idée. Un silence comme je n’en avais jamais perçu envahissait le camp dans tous ses recoins. Nous avons ensuite été au GMC. J’y ai retrouvé mes camarades restés après mon départ, et ceux qui nous avaient remplacé. La-aussi, grande émotion de tout le monde. Certains se sont effondrés en pleurs dans mes bras. Je pleurais aussi avec eux. Que c’est libérateur de pleurer. Les blessés les plus graves avaient été emmenés par Morphée le matin. Il restait quelques soldats moins gravement blessés, mais tous très marqués. La encore, un très profond silence venu d’on ne sait où, dans ce qui est habituellement une ruche. Un collègue médecin des OMLT bloqué au sud de Kaboul m’a envoyé un mail pour me dire que la visite du Président les touchait beaucoup. A la fin de la visite du GMC, le général commandant la RCC et le chef de corps du RMT ont présenté au Président et à notre petite délégation les circonstances de l’embuscade. Le Président les a laissés parler longuement. Il a ensuite posé ses questions, nombreuses, très précises. Sans concession. Exigeant des réponses aussi précises. Poussant dans leurs retranchements ses interlocuteurs. Il voulait comprendre et tirer des leçons. Il a ensuite donné ses instructions pour que chacun tire les conséquences de cette tragédie dans sa future conduite. D’ailleurs, un peu plus tard, il a confirmé devant tous les soldats français de WH réunis sur la place d’arme que toutes les conséquences de l’embuscade seraient tirées et nos attitudes modifiées en fonction de ce qui aura été analysé. Il a rendu publiquement hommage à nos soldats et annoncé la cérémonie des Invalides demain. Il a également rappelé que nous sommes en Afghanistan pour défendre des principes. Et pour protéger la France contre le terrorisme en interdisant à celui-ci de disposer de bases arrières. Ce discours a été, je crois, très apprécié. Il venait de ses tripes. Le silence, de pesant, est brutalement devenu recueilli. Avec toujours une grande émotion collective contenue. Vers 11h, direction le Palais présidentiel où le Président Karzaï nous a accueilli dans son bureau pendant plus d’une heure. Des propos ont été échangés. L’engagement de la France a été réitéré, et l’exigence de voir les afghans totalement travailler avec nous, à tous les échelons de toutes les structures, affirmée. Des choses très fortes ont été dites. Je laisse au service de presse de l’Elysée le soin de les rendre éventuellement publiques. Je peux assurer que le Président Sarkozy a fait preuve d’une très grande franchise dans le ton, a conduit la réunion d’un bout à l’autre, a su bousculer quand c’était nécessaire et a fixé à tous, français et afghans, des objectifs précis. Tout cela devant un Président Karzaï qui opinait du chef. Enfin, de retour à l’aéroport de Kaboul en hélicoptère, le Président devait s’entretenir avec le Général américain Mac Kiernan, patron de l’ISAF, avant de monter dans notre avion de retour. Et là, pas de général américain pour accueillir le président à la descente de son hélicoptère comme il est de coutume. On annonce au Président que ce dernier l’attend au salon d’honneur… Le Président de la République refuse alors de se rendre au rendez vous fixé par le général US et déclare qu’il peut se passer de voir ce général si peu attentif aux égards dus à un chef d’Etat. Et monte illico dans son avion. Le Général américain prend conscience de sa bourde, rapplique promptement dans l’avion présidentiel et se confond en excuses, « c’est un malentendu et tout et tout, bienvenue monsieur le Président etc … » Le Président accepte alors de se faire accompagner par le général américain au salon d’honneur où ils ont une discussion aussi musclée qu’avec ses interlocuteurs précédents. Ce général n’aura pas perdu sa journée. J’écris ces mots alors que nous volons vers Paris. Dans l’avion, longs échanges avec le CEMA. Esprit indépendant et intéressant. Le Président est allé se reposer car la nuit a été courte, et ses voyages fréquents ces derniers jours. Demain, cérémonie de recueillement national aux Invalides.