Ma tribune dans le Figaro Vox : L’épidémie de grippe révèle la crise des services hospitaliers

FIGAROVOX/TRIBUNE – L’épidémie de grippe de cet hiver a encore une fois provoqué une submersion des services hospitaliers. Ceux-ci sont de moins en moins capables de faire face à des situations d’urgences, pourtant prévisibles. Philippe Juvin tire la sonnette d’alarme.


Le Professeur Philippe Juvin est chef du service des urgences de l’Hôpital européen Georges-Pompidou et député européen (LR).


L’épidémie de grippe a atteint son pic la première semaine de janvier, sauf en Corse et dans les Hauts-de-France où la décrue n’était pas encore observée. Par rapport à l’année dernière, l’épidémie a plus durement touché les patients de moins de 65 ans, même si les patients âgés resteront toujours les premières victimes. Sur le terrain, nous avons eu le sentiment que nous devions faire face à plus de cas graves que d’habitude. Entre le 1er novembre 2017 et la deuxième semaine de 2018, 1 137 cas graves de grippe avaient été signalés. L’âge moyen des patients était de 57 ans, et la majorité d’entre eux n’était pas vaccinés. Parmi les cas admis en réanimation, 123 sont décédés: 3 étaient âgés de moins de 5 ans, 50 de 15 à 64 ans et 70 de 65 ans et plus. Comme chaque année, un bilan complet sera fait et publié dans les prochains mois. Mais on peut déjà tirer quelques observations de ces dernières semaines d’épidémie.

Tout d’abord, que les services d’urgences hospitaliers ont été submergés, comme ils le sont désormais chaque année en hiver. Les équipes ont dû faire face à un afflux très important de patients et à une inquiétante pénurie de lits d’hospitalisation. Dans certains services d’urgence, il y avait jusqu’à deux fois plus de patients à hospitaliser que de lits disponibles. Cette situation d’encombrement des urgences est inacceptable, elle augmente le risque pour les patients: ils sont vus plus tardivement, les examens (scanner, biologie, …) sont réalisés plus lentement, et leur surveillance est insuffisante. Plus il y a encombrement des urgences, plus il y a de complications médicales et de fatigue du personnel: cette observation est constamment faite dans la littérature scientifique.

Mais ce qui est encore plus inacceptable, c’est que cette situation était prévisible. On sait que tous les ans, de novembre à janvier, les services d’urgence seront submergés. Et pourtant, chaque année, on feint de découvrir la situation et on prend des mesures en catastrophe. Certes des «plans» existent, mais ils ne règlent rien: conçus au niveau national, ils sont très théoriques, pas toujours appliqués et ne comportent surtout aucun moyen supplémentaire.

On observe ensuite une paupérisation de l’hôpital public. L’hôpital est capable de répondre à une crise ponctuelle, si elle ne dure pas. C’est pour cette raison que nous avons été exemplaires lors des attentats, et que nous le serons encore. Mais quand la crise dure, comme en cas d’épidémie, le système craque. Et on ne peut alors plus compter que sur l’extrême bonne volonté des personnels pour tenir. Or ils sont aujourd’hui usés. Car la réalité est simple: les services d’urgence manquent gravement de moyens humains et matériels. Leur activité ne fait que croître chaque année et ils travaillent tous sur le fil: quand survient un pic d’activité durable, ils sont immédiatement en tension. Certains responsables politiques font le pari de la médecine de ville pour alléger les services d’urgence. Il faut évidemment renforcer la médecine de ville, mais cela sera insuffisant. Il est illusoire de penser que les Français iront massivement moins aux urgences dans l’avenir, car la population croît et vieillit. Il faut donc un nouveau «Plan urgences» national avec des moyens pour les hôpitaux. À cette condition, on évitera peut-être une catastrophe ou, plus insidieusement, la baisse progressive de niveau des services, liée à la fuite de personnels usés et fatigués.

Venons-en maintenant à la réanimation. Cette médecine de très haut niveau est depuis longtemps une des réussites de la médecine française. Or l’épidémie de grippe a montré sa fragilité: nous avons manqué de lits de réanimation. À ma connaissance, c’est la première fois qu’une telle situation survient. C’est une alerte supplémentaire sur le niveau de paupérisation générale de l’hôpital public.

La quatrième observation concerne la communication des pouvoirs publics vers la population. L’information délivrée aux populations n’est pas, historiquement, le point fort de notre système de santé. Les quelques rares communiqués du ministère au moment de l’épidémie de grippe ne concernaient que les mesures élémentaires d’hygiène, ou la vaccination. Ces sujets sont importants, mais insuffisants. Par exemple, aucun message ne responsabilisait les populations sur leur propre prise en charge. Quel contraste avec nos voisins, qui expliquent quand on peut rester au chaud chez soi, quand il faut aller voir son généraliste, quand on peut prendre un conseil auprès de son pharmacien ou un autre professionnel de la santé, ou quand il est nécessaire d’aller aux urgences! Notre système de santé, malgré de grandes déclarations, ne fait pas confiance aux patients. Cette incapacité à délivrer un message clair sur les parcours de soin au moment de la grippe témoigne aussi de l’hypercentralisation de notre système autour de l’hôpital, et sa difficulté à promouvoir des alternatives. La communication en direction des patients et l’idée qu’on se fait de leur rôle se sont arrêtées à la fin du siècle dernier.

Enfin, l’épidémie de grippe est une nouvelle illustration de l’ambiguïté de notre pays vis-à-vis de la vaccination. Elle concernait, en 2014, moins de 50 % des personnes de plus de 65 ans alors qu’elle était au début des années 2000 comprise entre 60 et 65 %. Que le pays qui a inventé la vaccination (Pasteur) et la raison (Descartes) soit si réticent à se faire vacciner s’explique peut-être par la faiblesse de la culture scientifique délivrée à l’école. Certes le vaccin contre la grippe est loin d’être totalement efficace, mais il évite chaque année des arrêts de travail, des hospitalisations et 2 500 décès. Quant aux professionnels de santé, ils devraient être obligés de se vacciner. Pour se protéger, et surtout pour protéger leurs propres patients qu’ils peuvent contaminer. Que personne, à part quelques esprits isolés comme l’ancien directeur général de la santé, ne semble se préoccuper de la question éthique que pose un médecin dont la décision de ne pas se vacciner compromet la santé de son malade, est une raison supplémentaire de perplexité. Où est la réflexion éthique dans notre pays?

L’épidémie de grippe n’est pas terminée. Mais d’ores et déjà, elle éclaire cruellement la crise de notre système de santé: paupérisation majeure de l’hôpital public, manque de moyen dans les urgences, absence de marges de manœuvre en cas de crise durable, centralisation du parcours de soins autour des hôpitaux et des urgences, communication institutionnelle rigide, absence de confiance dans le patient qui est considéré comme incapable de prendre les décisions qui le concernent, absence de confiance de la société dans le progrès, et pauvreté du débat éthique. Et pendant ce temps-là, tous ceux qui ne veulent rien changer, par aveuglement ou conformisme, rejoignent tous ceux qui ne peuvent rien financer du fait de notre état économique misérable. Ensemble, ils continuent à ânonner que nous avons le meilleur système de santé du monde, et s’en satisfont. Dormez bien, braves gens.