Afghanistan, premières réflexions à chaud

En Afghanistan, l’absence de contrôle politique des militaires américains est en train de nous faire perdre la guerre.

J’aime les Etats-Unis. Dans un pays comme la France, où un scepticisme à l’égard de notre voisin d’Amérique est classiquement de bon ton, une telle déclaration d’amitié est toujours un peu périlleuse. J’aime l’esprit de liberté qui y règne. Pour reprendre l’expression de Céline, j’aime ces villes qui se tiennent debout quand les nôtres sont couchées. J’aime l’idée que tout est possible à celui qui travaille, qui étudie et qui croit en l’avenir.

Mais après deux mois passés en Afghanistan, à cotoyer nos alliés américains, je suis obligé de témoigner que les militaires américains sont en train de nous faire perdre la guerre. Ni plus ni moins.

La décision du Président de la République de renforcer notre présence là-bas est justifiée : sans les troupes de l’OTAN, la guerre civile embraserait immédiatement le pays avec son cortège de souffrances pour les populations. Sans nous, les terroristes internationaux de toute nature retrouveraient aussi dans l’instant un terrain propice à la préparation de leurs actions contre nos pays. Pour cette raison, nous devons gagner la bataille d’Afghanistan.

Cette bataille ne se gagnera pas sur le terrain militaire. Il faut avant tout reconstruire le pays et un Etat, et donner à l’Afghanistan le leadership de quelques hommes éclairés et volontaristes. La conférence de Paris a beaucoup fait en la matière. C’est un élément essentiel.

Mais si elle ne peut pas se gagner sur le terrain militaire, la bataille d’Afghanistan peut s’y perdre. En deux mois de présence en Afghanistan, tous les témoignages que j’ai pu recueillir concordent. Quelles que soient les origines et la catégorie sociale de dizaines d’afghans interrogés, l’attitude brutale des militaires américains est désormais l’obstacle numéro 1 à la pacification. Les militaires américains font détester chaque jour un peu plus les occidentaux. Leur brutalité et leur absence de discernement dans leurs opérations est permanente. Je sais combien mon propos peut paraître excessif et je ne croyais pas un jour pouvoir écrire de tels mots que je croyais réservés aux spécialistes de l’antiaméricanisme dont je me sens si éloigné. Mais je pèse ces mots. La réalité est là, chaque jour un peu plus gravée dans la mémoire des afghans.

Chaque jour, des militaires sous commandement américain tuent des civils. Non pas en dommages collatéraux, comme chaque guerre en cause inévitablement. Mais par nonchalance, peur et bêtise dans les opérations militaires, et incompréhension des réalités politiques. Ainsi le 6 juillet dans la région de Kandahar. Une information parvient aux américains selon laquelle un insurgé se trouverait dans un village. Une maison est identifiée. Un bombardement décidé. Résultat : 43 femmes et enfants tués, dont la mariée. La maison abritait en effet un mariage. D’insurgé, point. La semaine dernière, deux enfants tués parce que leur père n’avait pas vu les signes que faisaient les soldats de l’OTAN. De tels témoignages sont multiples, quotidiens et connus de tous les acteurs sur le terrain. Qui sait cet ordre qui interdit absolument aux militaires américains de s’arrêter porter secours à un enfant qu’ils ont renversé le long d’une route ? Même si celui-ci est en danger de mort. Plus quotidiennement encore, il faut avoir vu la vitesse des convois américains en ville et l’agressivité continuelle de leurs soldats à l’égard de la population pour réaliser que ces idiots sont en train de nous faire perdre la bataille des coeurs.

Quelle est la raison de cette attitude de nos alliés ? La peur ? Qui fait que chaque afghan est désormais un terroriste en puissance. Mais, poussons le raisonnement, quelle serait alors notre légitimité à agir dans un pays où toute la population nous rejetterait ? Une culture militaire américaine différente de la notre et une  absence de contrôle politique de la mission fixée ? L’accueil chaleureux des afghans dans les régions sous contrôle français contraste de façon éclatante avec la tension permanente dans les zones américaines. Que la guerre soit une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires est connu depuis Clémenceau, et prend toute sa valeur en Afghanistan à propos des militaires américains. Ils sont là pour gagner une guerre alors que les français, dont la mission politique est sans cesse réaffirmée, y sont pour gagner la paix. Il manque au commandement américain un contrôle politique.

L’OTAN a un mandat de paix, mais les américains se vivent en armée d’occupation. Le cercle vicieux est en marche. La violence des américains nourrit l’agressivité de la population à leur égard, et bientôt à l’égard de toutes les forces de l’OTAN. Jusqu’ici, les français sont bien identifiés et échappent à l’amalgame. Mais pour combien de temps ? Cette agressivité justifie le renforcement des mesures militaires qui sont à leur tour source de violence. Ce manque de discernement des américains, qui voient désormais en chaque afghan un insurgé en puissance est tragique. Il va devenir particulièrement difficile de faire comprendre aux afghans que nous sommes là pour leur protection quand chaque jour nous tuons leurs enfants… Nous tombons dans le piège des insurgés qui veulent faire de nous les ennemis du peuple que nous devons protéger. Ce piège nous éloigne chaque jour de la victoire des coeurs.

Il est temps pour les américains de redonner un contrôle politique à l’action de leurs militaires. En Afghanistan, le commandement américain est en train de nous faire perdre la guerre. Ni plus. Ni moins. Puissent les élections présidentielles redonner un sens politique à leur action.